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Une leader innue évoque la douleur du système de protection de l'enfance de T.-N.-L.

durée 19h08
22 janvier 2024
La Presse Canadienne, 2024
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2024

SHESHATSHIU, T.-N.-L. — Une enquête sur le traitement des jeunes Innus dans le système de protection de l'enfance du Labrador a entendu lundi une femme innue qui a déclaré que ses parents avaient perdu le contrôle de leur vie lorsqu'ils ont déménagé à Sheshatshiu en 1960.

Mary Pia Benuen est maintenant directrice principale des services de santé à Sheshatshiu, une petite communauté innue du centre du Labrador, à 30 minutes de route au nord-est de Happy Valley-Goose Bay.

Mme Benuen a déclaré lors de l'enquête que ses parents et leurs 11 enfants vivaient dans une tente lorsqu'ils ont déménagé pour la première fois dans la communauté isolée de Davis Inlet, dans le nord du Labrador, mais elle a déclaré que la famille s'est fragmentée après avoir emménagé dans une maison dotée d'un poêle à bois, mais sans eau courante.

«Ce n'était pas la vie à laquelle nous étions habitués», a déclaré Mme Benuen, une experte en soins infirmiers de santé publique possédant 33 ans d'expérience au Labrador.

La femme de 63 ans a déclaré que ses parents étaient finalement devenus des alcooliques négligents et violents, mais elle se souvient de la façon dont la famille semblait s'épanouir lorsqu'ils faisaient de longs voyages dans la brousse, où ils vivaient de la terre au printemps et à l'automne.

Une vie difficile

En revanche, Mary Pia Benuen a déclaré que la vie à Sheshatshiu était un combat. La consommation excessive d'alcool de ses parents a incité le département des services sociaux de la province à intervenir, et à tenter de confier certains de ses frères et sœurs à la garde provinciale.

Mme Benuen a déclaré que son père s'était battu à plusieurs reprises contre les tentatives du département visant à lui enlever ses enfants, et elle a rappelé comment d'autres familles de Sheshatshiu avaient été séparées par des agents du gouvernement.

«Mon père s'est battu pour nous», a déclaré l'infirmière autorisée et directrice des soins de santé aux enquêteurs, qui entendent cette semaine des experts et des praticiens qui font partie du système de santé et de protection de l'enfance du Labrador.

«Mon père m'a dit: 'N'abandonne jamais et ne cède jamais aux Blancs, parce que si tu les laisses faire ce qu'ils veulent de toi, alors tu seras piétiné tout au long de ta vie.'»

Mme Benuen a rappelé comment les enfants qui n'allaient pas à l'école étaient traînés dans leurs classes par les prêtres locaux. Elle a aussi décrit comment une infirmière de santé publique inspectant les étudiants à la recherche de poux a utilisé une paire de ciseaux pour couper ses longues tresses. Elle avait 10 ans à l'époque.

Mme Benuen a notamment rappelé que certains jeunes amis qui avaient également déménagé de Davis Inlet à Sheshatshiu dans les années 1960 étaient souvent envoyés vivre à St. John's, où ils restaient jusqu'à l'âge de 18 ans.

«Ils sont effectivement rentrés à la maison, mais ils étaient perdus dans la communauté, a-t-elle déclaré en s'essuyant les yeux avec un mouchoir. Ils se sont tournés vers l'alcool et la drogue. Ils n'ont plus jamais été les mêmes.»

Elle a déclaré que trois de ces amis étaient décédés au cours des 15 dernières années.

Quant aux voyages familiaux dans la nature sauvage du Labrador, Mme Benuen a mentionné qu'ils ont cessé en 1973, lorsque le gouvernement a décidé de suspendre le paiement des allocations familiales aux parents qui n'envoyaient pas leurs enfants à l'école.

Les ravages d'une transformation forcée

Mme Benuen a contribué à la création du premier dispensaire de Sheshatshiu en 1997. Depuis lors, elle a dit avoir été témoin du déclin de la santé globale de la communauté, principalement à cause du manque d'exercice et de la consommation d'aliments malsains.

«Les gens ne prennent plus soin d'eux-mêmes comme avant, a-t-elle expliqué. Dans les années 1970, les gens… faisaient des choses dans la communauté et mangeaient sainement.»

Pour bien faire comprendre ce point, l’avocat de la Commission, Peter Ralph, a lu un extrait d’un document intitulé «La stratégie de guérison des Innus», rédigé en 2014 par les Innus de Sheshatshiu et de Natuashish.

«Il existe un consensus selon lequel la transformation forcée des Innus de chasseurs nomades en résidents sédentaires des communautés, en l'espace d'une génération, est le point de départ de la plupart des problèmes sociaux et de santé des Innus, indique la stratégie. Ce changement soudain dans la façon de vivre des Innus a entraîné un changement profond, où l'autosuffisance des Innus a été remplacée par une dépendance aux services gouvernementaux, la nourriture (sauvage) par l'épicerie et l'activité par la léthargie.»

Cette enquête a été promise en 2017, lorsque la province a signé un accord avec la nation innue pour examiner la façon dont les enfants innus ont été traités dans les soins provinciaux. Mais le processus semblait n’aboutir à rien jusqu’en 2020, lorsque Wally Rich, un garçon innu de 15 ans, s’est suicidé alors qu’il vivait dans un foyer de groupe à Happy Valley-Goose Bay, à Terre-Neuve.

Les statistiques montrent que les enfants autochtones sont surreprésentés dans le système de placement familial de Terre-Neuve-et-Labrador, comme c'est le cas dans le reste du Canada. Plus du tiers des enfants placés en famille d'accueil dans la province étaient autochtones en 2021, alors que seulement 9% de la population de la province était autochtone.

La province a alloué 4 millions $ pour créer la commission d'enquête, qui a été lancée en avril 2022. Les audiences formelles ont débuté lundi, mais l'enquête a déjà entendu les témoignages informels de 51 personnes à Sheshatshiu et de 36 autres résidents innus de Natuashish, qui est dans le nord du Labrador.

«Nous avons appris à quel point les Innus ont fait preuve de résilience au cours de toutes ces années», a déclaré lundi le commissaire en chef James Igloliorte, juge à la retraite de la Cour provinciale.

La dernière série d'audiences se poursuivra au Centre de jeunesse de Sheshatshiu jusqu'à la fin de la semaine.

Le rapport final de l'enquête doit être rendu d'ici le 30 septembre.

— Avec des informations de Michael MacDonald.

La Presse Canadienne