Un projet d'Ottawa vise à recenser les «déserts médiatiques» au Canada
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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Le gouvernement fédéral travaille actuellement sur un projet visant à recenser les régions du Canada qui ne bénéficient pas d'une couverture médiatique locale.
«Patrimoine canadien a récemment fait appel à une équipe d’experts indépendants du secteur pour élaborer un répertoire de l’information locale — un projet en plusieurs phases s’étalant sur plusieurs années qui permettra, à terme, de mesurer l’étendue et la répartition des déserts médiatiques et des zones de pénurie d’information au Canada», a indiqué le ministère dans une note adressée en décembre au ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes
Cette note, obtenue grâce à la Loi sur l’accès à l’information, précise que le gouvernement répond ainsi aux demandes des parties prenantes qui réclament de meilleures données et que ces informations lui permettront de mieux cibler ses efforts en matière de politiques publiques.
Un autre document destiné au sous-ministre de Patrimoine canadien précise que ce projet constitue une réponse à un problème de longue date.
«Les difficultés liées à l’élaboration d’une liste à jour des médias locaux au niveau communautaire préoccupent les chercheurs et les décideurs politiques depuis un certain temps», indique le document, soulignant que les listes antérieures avaient tendance à être incomplètes et à devenir rapidement obsolètes.
April Lindgren, professeure émérite à l’école de journalisme de l’Université métropolitaine de Toronto, fait partie des universitaires travaillant sur ce projet.
Mme Lindgren a expliqué que, même s’il n’existe probablement pas beaucoup de véritables «déserts médiatiques», c’est-à-dire des endroits où il n’y a absolument aucune couverture de l’actualité locale, il existe des régions où les médias ne répondent pas aux «besoins d’information essentiels» de la communauté.
Il peut s’agir de lieux où les effectifs des rédactions ont tellement diminué qu’ils ne permettent plus d’assurer une couverture régulière de la politique municipale, des entreprises ou de l’environnement local.
«Peut-être essaient-elles encore de couvrir tous ces sujets, mais les rédactions sont tellement réduites que le choix des sujets abordés relève davantage du hasard», a affirmé Mme Lindgren lors d’une entrevue.
Mme Lindgren milite depuis des années en faveur d’un annuaire des médias, non seulement pour orienter les aides publiques là où elles sont nécessaires, mais aussi pour aider les Canadiens à trouver des sources d’information locales fiables.
«Il est de plus en plus difficile pour les gens de trouver des informations locales fiables à l’ère de la désinformation générée par l’intelligence artificielle et des sites web de mauvaise qualité qui imitent les médias locaux», a-t-elle expliqué.
À ce problème s’ajoute l’interdiction actuelle des contenus d’actualité sur les plateformes de Meta. Cela signifie que les Canadiens ne tombent plus par hasard sur des informations locales sur Facebook, a-t-elle fait valoir, tandis que l’émergence des résumés générés par l’intelligence artificielle (IA) fait que les gens ne cliquent plus sur les liens vers les sites d’information.
Recenser les médias locaux
L'Investigative Journalism Foundation (IJF) utilise l’IA pour aider le gouvernement fédéral à établir ce répertoire.
Mme Lindgren a dit qu’avant l’IA, il n’existait aucun moyen rentable et efficace d’identifier tous les organes de presse des 5000 municipalités du Canada et de maintenir cette liste à jour.
Elle a précisé que l’IA pouvait faciliter le travail en effectuant un premier tri pour collecter les données, qui seront ensuite examinées par un réseau de vérificateurs humains, notamment des bibliothécaires locaux.
Max Hartshorn, responsable technologique à la IJF, a expliqué que le projet utilise un programme informatique pour passer au crible les données provenant de multiples sources, notamment Statistique Canada et Google, afin d’identifier les médias locaux.
Les résultats de cette collecte de données dans une communauté donnée peuvent inclure des milliers d’adresses URL, dont certaines — par exemple celles renvoyant vers Facebook — sont faciles à identifier et à éliminer en tant que sources d’information non locales.
Les chercheurs demandent à l’IA «en gros de déterminer au mieux si ce site web est ou non un média local pour cette communauté», a indiqué M. Hartshorn.
Une fois que les chercheurs disposent d’une liste affinée comprenant peut-être 40 ou 50 médias potentiels, ceux-ci sont transmis à des vérificateurs humains, a-t-il précisé.
M. Hartshorn a ajouté dans un courriel qu’un des avantages de cette approche assistée par l’IA est que celle-ci est «capable de mettre en évidence de nouveaux médias dont nos vérificateurs n’avaient aucune connaissance préalable, par exemple des médias communautaires de petite taille ou ethniques qui passent inaperçus».
«C’est important, car nous voulons nous assurer que notre enquête couvre l’ensemble du paysage médiatique canadien», a-t-il soutenu.
Un projet en trois phases
La note de service rédigée à l’intention du sous-ministre du Patrimoine canadien indique que ce projet a suscité un intérêt international, notamment de la part de l’Australie et du Royaume-Uni.
La première phase du projet consistait en une validation de principe qui a coûté 110 000 $ au gouvernement, précise le document. La deuxième phase consistera à recenser les médias d’information dans toutes les collectivités de l’Ontario et du Québec. La phase 3, dont l’achèvement est prévu en 2028, étendra l’ensemble de données au reste du pays.
Le document rapporte que le gouvernement recherche des partenaires financiers pour les deuxième et troisième phases du projet et suggère que Statistique Canada, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et CBC/Radio-Canada pourraient y contribuer.
Interrogé sur la question de savoir si le gouvernement avait obtenu le financement nécessaire et si le projet allait bel et bien se concrétiser, un porte-parole du gouvernement n’a pas répondu directement.
«Le ministère du Patrimoine canadien évalue actuellement la deuxième phase du projet», a dit un porte-parole dans une déclaration.
La déclaration précise que la première phase a révélé que «le déclin des médias d’information locaux touche de manière disproportionnée les petites collectivités, les zones rurales et les communautés à faibles revenus. L’absence d’information locale entraîne une baisse de l’engagement civique, une augmentation de la désinformation et une polarisation politique croissante».
Elle ajoute que parmi les initiatives existantes visant à combler ces lacunes en matière d’information figure l’Initiative de journalisme local, qui, d’ici mars 2027, aura consacré 128,8 millions $ à la création de structures de journalisme local.
L'Initiative de journalisme local fait partie des mesures de soutien gouvernementales au journalisme énumérées dans le document de Patrimoine canadien, aux côtés de la Loi sur les nouvelles en ligne et de mesures fiscales telles que le crédit d'impôt pour la main-d'œuvre journalistique canadienne.
Mme Lindgren gère déjà une carte collaborative qui recense les fermetures de médias locaux et la création de nouveaux médias. Le Local News Research Project a constaté que depuis 2008, 613 médias locaux ont fermé leurs portes dans 391 collectivités canadiennes, tandis que 270 ont ouvert et sont toujours en activité dans 196 collectivités.
Les banlieues des grandes villes touchées
Magda Konieczna, professeure associée de journalisme à l’Université Concordia qui participe également à l’élaboration de ce répertoire, a déclaré qu’à mesure que l’information locale disparaît ou se réduit, «nous constatons certains de ces impacts sociétaux, tels que la solitude, le désengagement et la méfiance».
Pendant la pandémie de COVID-19, a-t-elle ajouté, «nous avons vu comment la désinformation peut combler ces vides lorsque les gens ne savent pas où chercher, lorsqu’ils ne font pas confiance aux messages officiels».
Mme Konieczna a indiqué qu’il n’existait pas de données fiables permettant de déterminer où le problème est le plus aigu.
Une étude du Centre canadien de politiques alternatives publiée en mars 2025 a révélé que 2,5 millions de Canadiens vivent dans un code postal ne comptant qu’un seul média d’information, voire aucun.
Selon cette étude, le Canada a enregistré une perte nette de 11 % de ses médias imprimés depuis 2008, qu’il s’agisse de journaux ou de publications en ligne. Les chaînes de télévision privées ont quant à elles subi une perte nette de 9 %.
Le rapport précise que les zones urbaines les plus touchées par le manque d’information sont les banlieues des grandes villes, notamment Montréal, Toronto et Vancouver.
«Elles ont leurs propres administrations municipales, leurs propres conseils scolaires, leurs hôpitaux, mais elles ne bénéficient pratiquement d’aucune couverture médiatique locale», a souligné David Macdonald, auteur du rapport du Centre canadien de politiques alternatives.
Anja Karadeglija, La Presse Canadienne