Nous joindre
X
Rechercher
Publicité

Les risques de déroger de la ligne de parti pour les élus québécois

durée 06h00
14 octobre 2023
La Presse Canadienne, 2023
durée

Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2023

QUÉBEC — En public, les élus québécois ne peuvent pas dire tout ce qu’ils veulent, car la discipline de parti est très rigide. En privé, les parlementaires affirment craindre les conséquences d’y déroger. 

«La ligne de parti, tu n’as pas le choix, sinon ils te mettent dehors.» 

Ce genre de témoignage, Carolane Fillion en a entendu plusieurs. Celle qui a été stagiaire de la fondation Jean-Charles Bonenfant à l’Assemblée nationale pour l’année 2022-2023 s’est entretenue avec 14 élus et anciens élus issus des quatre formations politiques représentées à l’Assemblée nationale pour connaître leur perspective sur la discipline et la ligne de parti.  

Dans le cadre de son stage, elle a produit un essai de 47 pages publié en juin 2023 intitulé «Le travail de député dans une ère politique marquée par la centralisation des communications» dans lequel elle a regroupé ces témoignages. 

Et le constat est clair: les parlementaires et ex-parlementaires interrogés craignent de déroger à la ligne de parti.    

«[Certaines fois], je me suis fait vraiment réprimander. J’ai été boycotté sur certaines choses, effectivement. J’étais sur [un poste], et on m’a vraiment évacué de [ce poste]. On avait peur de mes prises de position et de mes commentaires. […]. Je peux vous dire qu’à l'époque [le ministre X] m'avait fait tout un sermon», raconte l’un d’eux dans l’essai. 

Un autre affirme qu’il n’a jamais été nommé ministre en raison de sa dissension.

Carolane Fillion affirme que les conséquences de déroger à la discipline du parti peuvent parfois être insidieuses. «On ne dit pas que c'est pour ça, mais on a été rétrogradé pour un poste ou on sent qu'on a perdu l'écoute du bureau du premier ministre. […] Et ça affecte aussi les dynamiques au sein des caucus», explique-t-elle en entrevue avec La Presse Canadienne. 

Mme Fillion ajoute toutefois que la ligne de parti n’est pas aussi stricte partout. «Ça dépend des formations politiques et ça dépend aussi du chef qui est en place. [...] Il ne faut pas faire un portrait qui est bloc à bloc», nuance-t-elle. 

«We got a problem, Houston»

Certains disent également subir des pressions de la part d'employés politiques. Un des individus interrogés raconte qu’il ne pouvait pas poser toutes les questions qu’il voulait lors des commissions parlementaires. 

«Si tu oses, ne serait-ce que d’aller un peu sur une question à tendance [glissante] […] – et ça m’est déjà arrivé plusieurs fois – tu reçois après un texto du conseiller du ministre qui dit: “on aimerait mieux que tu n’ailles pas sur ce genre de questions-là’’», affirme-t-il. 

« [En commission parlementaire], si tu es [un député] au gouvernement, tu es heureux d’être content», résume un autre.   

Certains dénoncent le nombre important d’employés dans les cabinets politiques et leur influence sur les élus. 

«Quand à un moment donné tu as plus d’agents de communication que de députés, “we got a problem, Houston”. Ces gens veulent légitimer leur travail, qui est celui de se mettre le nez partout et d’empêcher les députés de parler sur certains enjeux», indique un autre dans l’essai de Carolane Fillion. 

La question du racisme systémique a fait couler beaucoup d’encre, surtout du côté gouvernemental. Mme Fillion rappelle que la députée caquiste Shirley Dorismond avait dénoncé le racisme systémique avant son saut en politique. Aujourd’hui, elle n'emploie plus l’expression. 

«[La reconnaissance ou non du] racisme systémique, […] c’est une position du bureau du premier ministre. Ça n’a pas été décidé en caucus. Ça, c’est [un exemple de cas où on te dit]: “tu suis la ligne”», indique l’une des personnes interrogées pour l’essai. 

«Les prédateurs médiatiques»

Carolane Fillion affirme que ce qui l’a le plus surpris durant ses entretiens, c’est l’importance accordée aux médias dans le maintien de la ligne de parti. 

Plusieurs affirment craindre qu’une prise de position qui diffère un peu de celle de leur formation politique soit montée en épingle par les journalistes. 

«Ce sont les prédateurs médiatiques qui ne cherchent que ça, qui fouillent, qui stimulent et qui en remettent sur un enjeu banal. À partir du moment où tu as un point de vue différent sur un enjeu, et que tu l’exprimes publiquement, les médias, avec leur réinterprétation, en font un conflit à l’interne. Les journalistes en font leur pain et leur beurre de manière permanente. On ne peut pas dissocier l’imposition des lignes de parti à la détérioration de la couverture médiatique du politique», indique un témoignage.

Les critiques s’accumulent 

Les critiques envers la ligne de parti s’accumulent dans les derniers temps. Après avoir quitté la Coalition avenir Québec pour le Parti conservateur d’Éric Duhaime, Claire Samson avait tiré à boulets rouges sur la discipline imposée par son ancienne formation politique. Elle a notamment affirmé que les députés étaient des «plantes vertes».

Carolane Fillion rappelle d’ailleurs les propos de Mme Samson à Radio-Canada dans son essai: «Moi, comme législateur, je trouve ça insultant, cette pantomime de la joute politique».

Plus récemment, l’ancienne élue caquiste Émilie Foster a publié un texte où elle affirmait que les députés d'arrière-ban sont «écrasés» et réduits au «silence complet» par la ligne de parti. 

Carolane Fillion ne pense toutefois pas que l’abolition pure et simple de la ligne de partie soit une solution. «Notre système parlementaire n'est pas fait pour cela. Mais je pense qu'il y aurait moyen de nuancer ou de donner un peu de lest aux parlementaires», soutient-elle. 

***

Qu’est-ce que la fondation Jean-Charles Bonenfant? 

La mission de la fondation Jean-Charles Bonenfant est de favoriser et promouvoir les connaissances sur les institutions politiques et parlementaires. Chaque année, elle offre à cinq diplômés universitaires l’occasion de s’initier au travail parlementaire par un stage à l’Assemblée nationale.

Thomas Laberge, La Presse Canadienne