La décision de Suncor de se concentrer sur les sables bitumineux déçoit Guilbeault
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Par La Presse Canadienne, 2023
OTTAWA — Le ministre Steven Guilbeault estime que les déclarations «décevantes» du PDG d'une importante société d'exploitation des sables bitumineux militent en faveur d'une réglementation fédérale pour limiter les émissions de GES du secteur pétrolier et gazier.
Dans une entrevue avec La Presse Canadienne, le ministre fédéral de l'Environnement déplore les propos tenus le 15 août par le PDG de Suncor, Rich Kruger, particulièrement au milieu d'un été où «des dizaines de milliers de Canadiens» ont été contraints de fuir les incendies de forêt et où les températures mondiales ont atteint en juillet des niveaux records.
M. Guilbeault s'est dit particulièrement déçu d'entendre le dirigeant d'une grande entreprise canadienne annoncer qu'il se désengage fondamentalement des changements climatiques et du développement durable, pour «se concentrer sur le profit à court terme». Le ministre y voit une preuve supplémentaire, s'il en fallait, de la nécessité de réglementer l'industrie.
M. Guilbeault entend publier cet automne un projet de règlement qui plafonnera les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant de la production pétrolière et gazière; ce plafond sera abaissé graduellement au fil du temps. Le pétrole et le gaz ont contribué à 28 % des émissions totales de GES du Canada en 2021, et les sables bitumineux en représentent à eux seuls près de la moitié (13 %).
Suncor a généré 17,4 millions de tonnes, soit 2,5 % du total national. Les émissions de Suncor en 2021 étaient 50 % plus élevées qu'elles ne l'étaient en 2011, alors que les émissions totales du Canada ont diminué de 6 % par rapport à il y a 10 ans.
Le ministre n'a pas encore précisé quel sera le plafond de départ, mais le Plan de réduction des émissions, publié en 2022, prévoyait une baisse de plus de 40 % des émissions de l'industrie des hydrocarbures d'ici 2030.
M. Kruger, qui n'a pris ses fonctions de PDG de Suncor qu'en avril, a déclaré aux investisseurs lors de la conférence téléphonique sur les résultats du deuxième trimestre que l'entreprise accordait une attention «disproportionnée» à la transition énergétique à long terme vers des carburants renouvelables et à faibles émissions.
«Nous estimons que notre cadre stratégique actuel (...) est insuffisant par rapport à ce qu'il faut pour gagner», a-t-il déclaré, selon une transcription de l'appel publiée sur le site internet de l'entreprise. Le nouveau PDG croit que Suncor a négligé «les moteurs commerciaux d’aujourd’hui» dans la poursuite d’activités énergétiques axées sur l’avenir, propres et à faible émission de carbone.
Capture du carbone
«Aujourd’hui, nous gagnons en créant de la valeur grâce à notre vaste base d’actifs intégrés étayée par les sables bitumineux», disait-il. M. Kruger a promis une «orientation et un ton révisés», davantage axés sur les occasions d'affaires immédiates que procurent les sables bitumineux.
Dans le même appel téléphonique, Suncor annonçait un bénéfice de 1,9 milliard $ au deuxième trimestre, en baisse par rapport aux 4 milliards $ du deuxième trimestre de 2022, lorsque les prix du pétrole ont grimpé à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
M. Kruger a déclaré que l'entreprise restait engagée envers l'«Alliance Nouvelle Voie», un consortium de six sociétés de sables bitumineux qui travaillent ensemble pour installer une technologie de capture du carbone et atteindre la carboneutralité d'ici 2050.
Les dirigeants de cette alliance affirment depuis longtemps qu'ils souhaitent contribuer aux objectifs climatiques du Canada, mais que le calendrier fédéral pour réduire leurs émissions est irréaliste.
Les commentaires de M. Kruger surviennent près d'un an après que Suncor a annoncé qu'elle vendrait ses actifs éoliens et solaires, mettant ainsi fin à ses deux décennies d'incursion dans le secteur des énergies renouvelables. Plus tôt cette année, Suncor a augmenté ses activités dans les sables bitumineux en achetant la mine de Fort Hills, qui appartenait à Teck Resources et TotalEnergies.
M. Guilbeault a rappelé en entrevue qu'Ottawa ne demandait pas au secteur pétrolier et gazier de faire plus que sa juste part — et ne faisait pas la leçon à cette industrie.
Le ministre a rappelé que la réglementation sur les «véhicules zéro émission» en cours de finalisation exige désormais qu'un nouveau véhicule sur cinq vendu au Canada d'ici 2026 soit électrique. On interdira aussi la vente de voitures et de camions neufs à moteur à combustion à compter de 2035.
Un projet de règlement visant à éliminer les émissions du secteur canadien de l'électricité a aussi été publié plus tôt en août et est toujours en période de commentaires.
Les règlements sur les plafonds pétroliers et gaziers devraient être déjà connus aujourd'hui, mais M. Guilbeault a admis qu'ils avaient été retardés. «Il s'agit d'une réglementation complexe», a-t-il expliqué. Mais le ministre assure qu'ils arriveront bientôt et que l'industrie devait faire sa part.
«Je ne pense pas qu'en 2023, vous puissiez être une bonne entreprise citoyenne si vous ne jouez pas votre rôle.»
Mia Rabson, La Presse Canadienne