Higgs aurait mal interprété une étude sur les thérapies de genre, selon l'auteure
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Par La Presse Canadienne, 2024
L'auteure d'une étude citée par le premier ministre du Nouveau-Brunswick pour étayer la politique de son gouvernement sur l'identité de genre dans les écoles affirme que Blaine Higgs a interprété ses travaux de façon erronée.
Dans une entrevue de fin d'année avec La Presse Canadienne, en décembre, M. Higgs déclarait qu'environ 60 % des enfants canadiens qui remettent en question leur identité de genre «reçoivent une confirmation automatique et sont soumis à une forme ou une autre d'hormonothérapie» après «leur premier rendez-vous médical».
Le premier ministre citait alors ce chiffre pour justifier la nouvelle politique de son gouvernement, qui exige dorénavant que les enseignants obtiennent le consentement des parents avant d'utiliser à l'école les pronoms et prénoms préférés des élèves non binaires et trans de moins de 16 ans.
À l'époque, M. Higgs n'avait fourni aucune preuve pour étayer cette statistique, mais son bureau a déclaré plus tard qu'il faisait référence à une recherche de deux ans du projet «Jeunes Trans CAN!», dirigée par Greta Bauer.
Or, Mme Bauer, titulaire de la chaire de santé sexuelle à la faculté de médecine de l'Université du Minnesota, affirme que l'étude et les articles publiés sur les soins de santé des jeunes trans et non binaires ne montrent pas qu'ils sont soumis à un traitement hormonal après leur toute première visite médicale.
Au contraire, la recherche indique que ces patients avaient consulté en moyenne 2,7 types différents de professionnels de la santé et avaient attendu en moyenne neuf mois avant d'être dirigés vers un spécialiste en traitement hormonal dans une clinique canadienne d'identité de genre, a-t-elle précisé en entrevue jeudi.
La déclaration du premier ministre concernant l'étude, publiée en 2021 et portant sur les jeunes entre la puberté et l'âge de 15 ans, n'était donc «pas exacte», a-t-elle déclaré, ajoutant que les politiciens devraient s'assurer qu'ils citent correctement les données probantes lorsqu'ils présentent des arguments politiques.
«Ce n'est pas au premier rendez-vous de santé mentale des patients ni à leur premier rendez-vous médical (…) mais plutôt au rendez-vous où ils viennent spécifiquement pour discuter de l'obtention d'une ordonnance pour un traitement hormonal», a précisé la professeure Bauer jeudi.
Nicolle Carlin, porte-parole du cabinet du premier ministre, a déclaré qu'elle ne s'attendait pas à ce que M. Higgs corrige sa déclaration, car elle était tirée d'une présentation de diapositives résumant les conclusions de l'étude du projet «Jeunes Trans CAN!». Selon Mme Carlin, le résumé indique que «62,4 % des jeunes ont reçu une ordonnance lors de leur premier rendez-vous médical à la clinique d'identité de genre».
Mais sur la diapositive suivante du même résumé — consultée par La Presse Canadienne —, on peut lire que «la majorité des jeunes consultent un médecin de famille ou un pédiatre avant (d'aller à) la clinique d'identité de genre et sont référés à cette clinique par un médecin de famille ou un pédiatre». Le résumé souligne également que 41 % des patients avaient consulté un psychologue avant de se rendre dans l'une des 10 cliniques d'identité de genre au Canada.
Lors de l'entrevue de fin d'année, M. Higgs a clairement indiqué qu'il n'avait pas l'intention de revenir sur les changements apportés par son gouvernement à la politique provinciale sur l'identité de genre dans les écoles. Cette politique du Nouveau-Brunswick a été imitée par la Saskatchewan, mais elle a également donné lieu à de sérieuses dissensions au sein du Parti progressiste-conservateur de M. Higgs, à une poursuite et à de vives critiques à travers le pays.
Le premier ministre a déclaré qu'il s'attendait à ce que cette question occupe une place importante lors de la prochaine campagne électorale au Nouveau-Brunswick, prévue le 21 octobre.
Jeudi, en réponse à des questions sur la source de ses données concernant le traitement d'hormonothérapie pour les jeunes, le bureau du premier ministre a demandé à Erica Anderson, une psychologue clinicienne basée aux États-Unis, de parler aux journalistes lors d'une visioconférence.
Mme Anderson a également cité l'enquête canadienne de 2021 sur les soins aux jeunes trans et non binaires, notant elle aussi la statistique de 62,4 % de jeunes qui ont reçu une ordonnance lors de leur visite à la clinique d'identité de genre. Mais Mme Anderson – comme le premier ministre – n'a pas mentionné les consultations antérieures et les délais d'attente que devaient subir les jeunes avant de se rendre dans ces cliniques.
Selon la psychologue américaine, «il serait peut-être prématuré, voire inapproprié, de proposer des médicaments à certains jeunes».
Mais la professeure Bauer a déclaré que ni le premier ministre ni Mme Anderson n’avaient cité l’étude de manière responsable.
«Ils donnent une image trompeuse de ce qui se passe dans le domaine des soins médicaux, où quelqu'un pourrait arriver comme ça et obtenir immédiatement une ordonnance, alors qu'en fait, il y a souvent des délais importants, parfois pour de très bonnes raisons— autour du diagnostic ou de la détermination du genre, ou pour s'assurer que les parents sont d'accord, ou pour faire des analyses de sang ou d'autres travaux médicaux», a-t-elle déclaré.
Michael Tutton, La Presse Canadienne