Épiceries alternatives: une façon de redonner du pouvoir aux consommateurs
Temps de lecture :
5 minutes
Par La Presse Canadienne, 2026
MONTREAL — Profiter de son dimanche matin pour aller acheter quelques produits dans son épicerie de quartier, consommer un café sur place et prendre des nouvelles de ses voisins qui viennent de passer le pas de la porte du commerce.
Il s'agit d'une image que l'on voit de moins en moins dans une grande métropole comme Montréal, et pourtant, certains essayent de faire vivre ce lien social, tout en proposant des produits à des prix abordables.
C'est notamment le cas de l'épicerie à but non lucratif Ti frais, située dans l'ouest de Saint-Henri, un quartier très résidentiel, mais qui est un désert alimentaire, surtout pour les produits frais.
Dimitri Espérance vit depuis près de dix ans dans ce secteur. Lorsqu'une épicerie coopérative dans laquelle il était impliqué ferme ses portes après une faillite, il décide de reprendre les locaux avec un autre employé et fonde Ti frais en 2024.
Ainsi, les lieux ressemblent à toute épicerie de quartier. L'OBNL a pignon sur rue et est ouvert tous les jours. Mais, contrairement à une épicerie de grande distribution, elle développe des programmes à vocation sociale.
Si tout le monde peut venir y faire ses emplettes, certains peuvent, par exemple, profiter d'une «carte proximité», qui est un programme de coupons nourriciers.
«Cette carte-là est distribuée à des familles qui vivent de l'insécurité alimentaire et ça leur permet de venir faire des achats gratuitement à notre épicerie», explique M. Espérance.
«Depuis l'ouverture de l'épicerie, c'est 75 000 $ qu'on a pu offrir en épicerie grâce à ce programme», ajoute le fondateur et directeur général de l'épicerie au bout du fil.
Cet été, l'OBNL compte lancer une terrasse mutualisée, pour offrir un espace public additionnel pour les gens de la communauté.
Repenser la façon de faire son épicerie
Ti frais n'est pas le seul commerce de ce genre au Québec. Les épiceries alternatives regroupent aussi bien les épiceries zéro déchet, les épiceries solidaires ou encore les coopératives, indique Ali Romdhani, professeur au département d'économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l'Université Laval.
«C'est assez vaste, mais leur point commun, vraiment, c'est de répondre à d'autres besoins sociaux que celui de s'alimenter le moins cher possible», précise-t-il.
En plus d'offrir des prix abordables, ces épiceries sont aussi la porte d'entrée pour proposer d'autres services, comme des cuisines collectives, des ateliers ou faire venir des travailleurs sociaux.
«Les gens ne reviennent pas nécessairement dans ces épiceries-là pour les prix moins chers, mais ils reviennent pour les autres services connexes finalement», croit M. Romdhani.
«Ils reviennent parce qu'on rencontre des gens, parce que ça leur permet de briser l'isolement, parce que pour plusieurs personnes, faire son épicerie, c'est une des seules sorties de la semaine», avance-t-il.
«Les clients, quand ils rentrent à l'épicerie, souvent on les connaît par leur nom. (...) On finit par créer une relation, parfois de complicité, ou simplement juste une relation de bon voisinage», ajoute M. Espérance.
Les deux hommes sont catégoriques: ces épiceries viennent aussi redonner du pouvoir aux consommateurs sur leur alimentation.
«Une épicerie solidaire ou une épicerie sans but lucratif comme la nôtre, les gens ont la possibilité de devenir membre, de s'impliquer sur le conseil d'administration, de faire du bénévolat», mentionne M. Espérance.
«Dans une épicerie comme la nôtre, on peut remettre le citoyen au cœur du système alimentaire», soutient-il.
Et tout un système est en place pour maintenir des prix bas. Parfois, ce sont avec des partenariats avec des producteurs locaux, d'autres fois avec des campagnes de financement ou en ayant des marges plus faibles que les grands épiciers.
Ti frais fait affaire avec une cinquantaine de fournisseurs. Elle coupe ainsi les intermédiaires et travaille directement avec le producteur. En hiver, les employés se déplacent eux-mêmes chez le grossiste. En été, ils utilisent une mutuelle.
«La plupart des épiceries alternatives et marchés alternatifs à Montréal, on s'est doté d'une mutuelle d'approvisionnement, donc on se partage des camions des livreurs qui vont directement chez les producteurs et livrer chacun des membres», explique M. Espérance.
Un modèle qui ne date pas d'hier
S'il semble qu'il y a une résurgence des épiceries de quartier, ce modèle ne date toutefois pas d'hier, rappelle le professeur.
Les épiceries de quartier étaient nombreuses au Québec dans les années 1950-1960, avant de perdre du terrain avec l'arrivée de la grande distribution, qui a rationnalisé les coûts et séduit le public avec une large gamme de produits à très bas prix.
Les épiceries coopératives remontent quant à elles aux années 1900 avec les ouvriers qui décidaient d'acheter leurs aliments en groupe afin d'obtenir un meilleur prix.
«Et aujourd'hui, on revoit un retour de ces modèles-là, notamment à la suite du contexte de crise», explique M. Romdhani.
Selon lui, ces épiceries alternatives, qui sont un peu plus présentes depuis la pandémie, sont là pour rester, notamment pour les populations plus précaires.
«L'inflation alimentaire va perdurer, même si ça se stabilise (...), mais on n'est pas à l'abri de nouvelles perturbations comme on voit aujourd'hui avec le choc pétrolier causé par la guerre en Iran», illustre-t-il.
Ces modèles d'épicerie connaissent aussi un regain dans les régions rurales, notamment dans les déserts alimentaires où les habitants peuvent parcourir jusqu'à 40 kilomètres pour rejoindre l'épicerie de grande distribution la plus proche.
«Les municipalités, notamment les MRC, voient de plus en plus d'un bon œil ce type de commerce pour revitaliser le tissu rural», souligne le sociologue.
Si M. Espérance juge que le besoin pour ces épiceries alternatives est de plus en plus criant au Québec, il est toutefois sceptique sur leur durabilité.
Selon lui, il est de plus en plus difficile «de pouvoir compétitionner avec les gros joueurs ou même tout simplement voir le jour», alors que les épiceries alternatives obtiennent moins de subventions qu'avant et que le coût de la vie augmente.
Ces épiceries n'ont toutefois pas dit leur dernier mot, notamment à Montréal, où elles essayent de créer un regroupement afin de faciliter leur émergence.
«On se rend compte que c'est un service à la communauté qu'on est en train d'offrir, beaucoup plus que tout simplement la distribution alimentaire de manière très froide», souligne M. Espérance.
Audrey Sanikopoulos, La Presse Canadienne