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Deux Néo-Brunswickois récemment innocentés sont hantés par leur bataille juridique

durée 04h27
11 janvier 2024
La Presse Canadienne, 2024
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Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2024

SAINT-JEAN, N.-B. — Cela fait une semaine qu'un juge du Nouveau-Brunswick a innocenté Walter Gillespie d'une accusation de meurtre qui a pesé contre lui pendant la moitié de ses 80 ans. Mais en parcourant son appartement sombre et exigu à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, cette semaine, M. Gillespie a dit qu'il se sentait toujours enfermé dans la bataille juridique qui a défini sa vie.

«Ça ressemble juste à une autre cellule de prison», a lancé M. Gillespie avec un petit rire, balayant des yeux des boîtes de carton empilées dans un coin et quelques vêtements accrochés près de l'entrée. 

«Regardez ça. Tout est encombré. On ne peut pas bouger ici.»

Jeudi dernier, la juge en chef de la Cour du Banc du Roi du Nouveau-Brunswick, Tracey DeWare, a acquitté M. Gillespie et son ami Robert Mailman, âgé de 76 ans, du meurtre de George Gilman Leeman en 1983 à Saint-Jean. Les deux hommes ont purgé de longues peines de prison après leur condamnation en 1984, mais le ministre fédéral de la Justice a annulé le mois dernier ces condamnations après que de nouvelles preuves eurent été révélées. La juge DeWare a déclaré qu'il s'agissait d'une erreur judiciaire.

La Presse Canadienne a interviewé M. Gillespie dans son appartement mardi, tandis que M. Mailman, atteint d'un cancer du foie en phase terminale, s'est joint à l'échange par téléphone.

Walter Gillespie, qui vivait dans une maison de transition comme condition de sa libération conditionnelle, a emménagé dans une ancienne chambre d'hôtel à 800 $ par mois le lendemain de sa déclaration d'innocence, apportant ses biens dans cinq boîtes en carton, deux petits sacs de sport et un sac en plastique blanc pour ses articles de toilette. Il s'est mis à la peinture et ses œuvres ajoutent une touche de couleur à son nouvel appartement. M. Mailman a offert à son ami une bouilloire à thé blanche et un ensemble de serviettes blanches comme cadeau de pendaison de crémaillère.

Alors que M. Gillespie, connu par ses amis sous le nom de Wally, peut trouver de l'humour dans sa situation de vie spartiate, son ami est en colère.

«Wally ne devrait pas avoir à sortir de prison (...) et dans une maison de transition pendant toutes ces années, pour se retrouver dans un endroit encore pire que celui qu'il a laissé derrière lui. C'est aussi simple que cela», a tranché M. Mailman.

Un long combat

Pendant près de quatre décennies, MM. Gillespie et Mailman ont travaillé résolument vers un seul objectif: prouver leur innocence. M. Gillespie a purgé 21 ans de sa peine de prison à perpétuité et M. Mailman, 18 ans.

Après avoir été libérés sous conditions, les deux hommes se retrouvaient tous les jours dans un café de Saint-Jean pour examiner leur dossier.

«Il est très passionné, a déclaré M. Gillespie à propos de son ami. Avant de tomber malade, il avait l'habitude de fouiller des relevés de notes ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, tout le temps – mais il n'a jamais abandonné.»

Avant qu'Innocence Canada, une organisation qui lutte pour les personnes condamnées à tort, ne prenne en charge leur cas, M. Gillespie dit qu'il utilisait ses gains au poker pour payer les documents (les tribunaux facturent 1,75 $ la page pour les copies) et d'autres procédures juridiques.

Même si les deux hommes sont désormais libres, ils affirment qu'ils se sentent toujours marqués par les 40 années passées en tant que meurtriers reconnus coupables. Cette période «va rester dans notre système pour toujours», a souligné M. Gillespie.

Des moments perdus

M. Mailman, dont le cancer lui a laissé l'ombre de lui-même, a rappelé qu'il n'était pas là lorsque ses petits-enfants sont nés ou lorsqu'ils ont commencé l'école.

«Je n'ai jamais rencontré mes arrière-petits-enfants et je refuse de les voir maintenant à cause de l'état dans lequel je me trouve», a-t-il confié.

«Vous avez vu une photo de moi. Ce n'est pas quelque chose dont je veux qu'ils se souviennent – la photo de moi.»

Les deux fils de M. Mailman sont morts alors qu'il était en prison. 

«Je ne pourrai jamais les ravoir, a-t-il indiqué. Je sais qu'ils regardent probablement vers le bas, voient ça et sourient, mais je ne peux pas leur parler pour leur dire que nous avons finalement gagné (...) Ma plus grande perte, ce sont mes fils.»

Des excuses réclamées

Un mémoire présenté au tribunal par Innocence Canada a mis en lumière une série de lacunes dans la poursuite de MM. Gillespie et Mailman, notamment des témoignages rétractés par des témoins clés, des preuves cachées à la défense, des preuves médico-légales de qualité inférieure et un mépris pour l'alibi solide des hommes.

M. Gillespie dit qu'il veut remercier le ministre fédéral de la Justice, Arif Virani, «beaucoup, beaucoup» d'avoir annulé leurs condamnations, mais les deux hommes veulent des excuses de la Couronne et de la police de Saint-Jean. Et le temps presse.

«C'est bien, c'est un soulagement qu'ils nous aient déclarés innocents après 40 ans», a noté M. Mailman. 

«Mais cela a certainement été éclipsé par le fait que maintenant je vais mourir.»

Ils craignent tous deux que la police et la province traînent jusqu'à ce qu'ils meurent, de sorte que l'affaire puisse être classée sans qu'aucune compensation ne soit accordée. Le ministre provincial de la Justice, Ted Flemming, n'a fait aucun commentaire depuis que le tribunal a acquitté les hommes, et la police a dit qu'elle attendait un rapport final sur le dossier du ministère fédéral de la Justice.

«Ne pensez-vous pas qu'après 40 ans de douleur et de souffrance – mes garçons sont dans la tombe, j'ai perdu ma femme, j'ai perdu ma liberté – après ce qu'ils nous ont fait, à moi et à Wally, ne pensez-vous pas que nous devrions être indemnisés?», a questionné M. Mailman.

Hina Alam, La Presse Canadienne