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Deux Néo-Brunswickois innocentés pour un meurtre réclament une compensation

durée 04h36
12 janvier 2024
La Presse Canadienne, 2024
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Par La Presse Canadienne, 2024

SAINT-JEAN, N.-B. — Walter Gillespie ouvre son réfrigérateur et montre ses maigres provisions: une miche de pain, des œufs, du beurre d'arachide et du jus. Il y a aussi quelques boîtes de haricots empilées dans une armoire de l'appartement de l'homme de 80 ans à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick.

La semaine dernière, un juge a acquitté M. Gillespie et son ami Robert Mailman, âgé de 76 ans, d'un meurtre commis en 1983 pour lequel ils ont tous deux purgé de longues peines de prison. L'acquittement est intervenu après que de nouvelles preuves eurent été découvertes et que le ministre fédéral de la Justice eut ordonné un nouveau procès. 

La Couronne a annoncé qu'elle ne présenterait aucune preuve, après quoi la juge en chef de la Cour du Banc du Roi du Nouveau-Brunswick, Tracey DeWare, a qualifié l'affaire d'erreur judiciaire et a présenté des excuses.

M. Gillespie apprécie les excuses, mais, dit-il, ce qu'ils souhaitent réellement, c'est une compensation financière pour leurs décennies perdues. Et ils craignent que le temps ne soit compté.

M. Mailman a reçu un diagnostic de cancer du foie en phase terminale, mais il aimerait pouvoir léguer quelque chose à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants avant de mourir.

«Tout ce que nous avons enduré et tout ce que nous avons perdu, je pense qu'il est tout à fait raisonnable pour moi et (Walter Gillespie) d'avoir une sorte de compensation pour cela», a-t-il soutenu.

«Ils ne peuvent tout simplement pas dire: "Désolé, au revoir". Cela ne devrait pas être permis.»

Un paiement provisoire réclamé

Kent Roach, professeur de droit à l'Université de Toronto et cofondateur du Registre canadien des condamnations injustifiées, affirme que l'un des problèmes est que les personnes dont la condamnation est annulée reçoivent moins de soutien que les coupables n'en reçoivent à leur sortie de prison. M. Gillespie, par exemple, s'occupait de l'entretien dans la maison de transition où il vivait, mais après avoir été déclaré innocent, il a perdu ce revenu.

«Ce qu'il faut, ce sont des paiements provisoires qui soient effectués rapidement et qui permettent aux gens de poursuivre leur vie et, espérons-le, d'effectuer une transition», a-t-il expliqué.

Au Royaume-Uni, a-t-il souligné, le gouvernement accorde immédiatement une indemnisation provisoire, ce qui ne compromet pas le droit des personnes condamnées à tort ou de leurs familles de demander ultérieurement une indemnisation complète.

«C'est vraiment honteux que le Canada ne dispose pas de ce genre de système, a-t-il déploré. Et comme c'est souvent le cas au Canada, le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial se renvoient un peu la balle».

Pour le moment, M. Gillespie vit de sa pension de vieillesse et paie 800 $ par mois pour un petit appartement qui était autrefois une chambre d'hôtel. 

«Donnez-moi au moins un appartement à moitié décent pour que je puisse vivre comme il faut, a-t-il plaidé. Je vis comme un animal maintenant.»

M. Mailman est établi à Saint-Jean avec personne qui partage sa vie. Il cumule sa pension avec cette personne, ce qui signifie qu'il est dans une situation financière légèrement meilleure que celle de M. Gillespie.

Une forme de réparation

Kent Roach dit que l’argent ne peut pas réparer les dommages causés par des condamnations injustifiées – aux accusés, aux victimes de crimes et à toutes leurs familles. Il a noté le temps que les hommes ont perdu pour être avec leur famille et ce qu'ils auraient pu apporter en tant que pères, grands-pères et, dans le cas de Mailman, en tant qu'arrière-grand-père.

Il a déclaré qu'il n'existait pas de formule établie pour déterminer combien MM. Gillespie et Mailman devraient recevoir. Seule la moitié des personnes condamnées à tort, environ, reçoivent une compensation, a-t-il expliqué, et les montants restent souvent confidentiels.

«Aucune somme d'argent ne compensera tous ces préjudices intergénérationnels, mais c'est en quelque sorte le seul moyen dont dispose notre société pour tenter de réparer ce qui ne va pas», a-t-il indiqué.

Ron Dalton, coprésident d'Innocence Canada, a déclaré que ces hommes méritent d'être à l'aise pour le reste de leurs jours. Son organisation, qui lutte pour les personnes condamnées à tort, s'est saisie du cas des hommes du Nouveau-Brunswick.

«Il doit s'agir d'un montant qui reconnaisse la gravité des erreurs qui ont été commises et la durée pendant laquelle ces erreurs ont pu se poursuivre», a déclaré M. Dalton.

Un mémoire présenté au tribunal par Innocence Canada a mis en lumière une série de lacunes dans la poursuite de MM. Gillespie et Mailman, notamment des témoignages rétractés par des témoins clés, des preuves cachées à la défense, des preuves médico-légales de qualité inférieure et un mépris pour l'alibi solide des hommes. Ils ont été reconnus coupables en 1984 du meurtre de George Gilman Leeman. M. Mailman a purgé 18 ans de prison, tandis que M. Gillespie a purgé 21 ans.

M. Dalton a déclaré qu'Innocence Canada a vu des cas où des personnes condamnées à tort sont décédées avant de recevoir une quelconque compensation. Il a évoqué un autre homme de Saint-Jean, Erin Walsh, qui a combattu sa condamnation injustifiée pendant 30 ans et s'est vu offrir un «petit règlement» avant de mourir d'un cancer.

«Ils essayaient littéralement de l'attendre», a-t-il dénoncé.

M. Gillespie a déclaré que lui et M. Mailman pensent que le gouvernement attend leur mort pour pouvoir se laver les mains de l'affaire. «Nous avons toujours pensé cela depuis le début», a-t-il indiqué.

Hina Alam, La Presse Canadienne