Des prix exorbitants pour des aliments dans le Nord malgré les subventions fédérales
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Par La Presse Canadienne, 2024
SAINT-JEAN — Des résidants du Nunavut et du nord du Labrador ont écrit cette année aux élus à Ottawa pour dénoncer le fait que des épiciers facturaient des prix exorbitants malgré une subvention fédérale pour juguler l'inflation.
Les courriels concernant le programme de subvention «Nutrition Nord Canada» allaient d'appels désespérés pour réduire le coût des aliments à des demandes irritées pour que les détaillants qui touchent des subventions fassent l’objet d’une enquête.
En avril, le ministre des Affaires du Nord, Dan Vandal, a reconnu qu’il y avait un problème. «Je suis d’accord qu’il faut travailler davantage pour optimiser la subvention pour les habitants du Nord afin de garantir que 100 % de la subvention soit directement transmise aux consommateurs», a écrit M. Vandal dans une note adressée à la ministre des Services à la famille du Nunavut, Margaret Nakashuk, obtenue grâce à une demande d’accès à l’information.
Certains des 17 courriels de citoyens accusaient les détaillants d’avoir augmenté les prix des aliments dans les communautés du Nord après l’arrivée du financement plus tôt cette année par le biais d’un programme connu sous le nom de «principe de Jordan», qui offre un soutien fédéral pour améliorer l’accès des enfants aux biens et services de première nécessité, notamment l’éducation et la nourriture.
«Les prix de nos aliments ont augmenté», lit-on dans un message en octobre. «C’est assez consternant. Qui profite de la faim ?»
Les courriels et les notes ont été rendus publics en réponse à une demande d'accès de La Presse Canadienne pour une correspondance avec le ministère des Affaires du Nord au sujet du programme Nutrition Nord Canada, du début de cette année jusqu'au 1er octobre.
Le programme, géré par le gouvernement fédéral, offre des subventions aux épiceries des communautés autochtones éloignées afin de compenser le coût du transport des aliments et de les rendre plus abordables pour les résidants.
Dans un cas, une troupe de guides de London, en Ontario, a écrit pour demander au gouvernement de rendre le programme Nutrition Nord plus transparent. «Nous craignons que l’argent qui est versé n’aide pas à faire baisser suffisamment le prix des aliments dans les épiceries», indique la lettre.
Un pot de cornichons à 32 $
La majorité des commentaires provenaient de personnes déplorant les prix au Nunavut et à Nain, la communauté la plus au nord du Labrador, dans la région inuite du Nunatsiavut.
Les principaux magasins mentionnés sont ceux gérés par Arctic Co-operatives, qui dessert principalement le Nunavut, et la North West Company, qui exploite 118 magasins Northern dans des communautés éloignées du Nord canadien.
Les noms et les informations d’identification des expéditeurs ont été caviardés.
«Les compagnies aériennes et la North West Company gagnent des millions, mais les gens meurent de faim. S’il vous plaît, s’il vous plaît, révisez ces tarifs», écrivait un résident du Nunavut en février.
«En fait, les épiceries envoient au dépotoir les aliments qui ont pourri parce qu’ils sont trop chers et que beaucoup de gens ne peuvent pas se les permettre», lit-on dans un courriel de juillet à propos des prix pratiqués dans les magasins Arctic Co-op et Northern. «Il faut faire autre chose pour que la subvention Nutrition Nord fonctionne comme prévu, pour ne pas faire souffrir les gens et faire profiter les magasins.»
Un autre demande une enquête sur les prix pratiqués dans les épiceries du Nunavut. «Une boîte de hachis de boeuf salé coûtait 11 $ et maintenant 14,09 $ après l’introduction du principe de Jordan il y a deux mois», selon un courriel de juillet. «Même un pot de cornichons mélangés sucrés coûtait plus de 32 $.»
Comme le rapportait le «Nunatsiaq News» la semaine dernière, l'organisme Nunavut Tunngavik Inc. (NTI), qui représente les Inuits du Nunavut, a confirmé qu'il prévoyait enquêter pour savoir si les détaillants avaient augmenté les prix des aliments après que les communautés ont commencé à recevoir du financement en vertu du principe de Jordan plus tôt cette année.
«NTI a entendu des préoccupations (...) lors de nos réunions régulières du conseil d'administration ainsi que lors de la table ronde du Nunavut sur la réduction de la pauvreté, en octobre dernier», a déclaré lundi le porte-parole, Ivaluarjuk Merritt, dans un courriel à La Presse Canadienne.
10 livres de patates pour 31 $
Arctic Co-operatives appartient aux 32 magasins coopératifs communautaires indépendants du Nord, a noté Duane Wilson, vice-président des relations avec les intervenants de la coopérative. Étant donné que les actionnaires de l'entreprise sont ses clients, il n'y a «absolument aucune incitation» à augmenter injustement les prix, a-t-il déclaré dans une entrevue mardi.
Darryl Martin, porte-parole de la North West Company, a assuré que l'entreprise travaillait avec les communautés du Nord pour distribuer, par le biais de cartes-cadeaux, le financement fourni par Ottawa dans le cadre du principe de Jordan, également connu sous le nom d'«Initiative: Les enfants inuits d'abord». Il a déclaré que l'entreprise partageait l'objectif «d'offrir des prix alimentaires plus abordables» aux habitants du Nord.
Dans le nord du Labrador, un résidant a envoyé un courriel en février aux membres du conseil consultatif de Nutrition Nord pour «prendre des nouvelles de Rigolet», une ville où la North West Company exploite la seule épicerie. Plusieurs personnes de Nain ont envoyé des courriels au ministère au cours de l'été, lorsque les prix baissent généralement parce que les détaillants peuvent expédier les aliments par traversier plutôt que de payer pour un fret aérien coûteux.
«Pourquoi les prix des produits d'épicerie sont-ils toujours scandaleusement élevés chez Northern à Nain alors que nous sommes en pleine saison d'expédition?», a demandé l'un d'eux. Un sac de 10 livres de pommes de terre chez Northern se vendait plus de 31 $, a déclaré l'auteur. Une boîte de bâtonnets de poisson coûtait 21 $.
Le gouvernement fédéral a annoncé le mois dernier qu'il lancerait un examen externe et indépendant du programme de subvention Nutrition Nord Canada, dont le rapport final est attendu en 2026.
Lori Idlout, députée néo-démocrate fédérale du Nunavut, a déclaré qu'il fallait faire quelque chose entre-temps pour faire baisser les prix «insupportables» des aliments.
«Je pense que les libéraux ne se soucient pas de contribuer à réduire la pauvreté dans les communautés autochtones et dans les communautés du Nord», a déclaré Mme Idlout lors d'une récente entrevue. «Il faut trouver un moyen de s'assurer que le programme Nutrition Nord oblige les entreprises comme la North West Company à rendre des comptes.»
La North West Company a déclaré 219,8 millions $ de bénéfices bruts pour le deuxième trimestre de cette année, soit une augmentation de 7,8 % par rapport à la même période en 2023.
L'année dernière, l'Université métropolitaine de Toronto a publié une étude montrant que les détaillants ne transmettaient aux consommateurs que 67 cents de chaque dollar reçu du programme de subvention Nutrition Nord Canada.
Sarah Smellie, La Presse Canadienne