Alcool et THC: les accidents de la route sont différents
Temps de lecture :
4 minutes
Par La Presse Canadienne, 2023
MONTRÉAL — Les accidents de la route qui impliquent un conducteur ayant dans le sang un taux élevé d'alcool sont différents de ceux qui impliquent un conducteur ayant un taux élevé de THC, a constaté une vaste étude pancanadienne à laquelle ont participé des chercheurs de deux universités québécoises.
Les accidents impliquant un conducteur ayant un taux élevé d'alcool sont ainsi plus susceptibles de se produire la nuit, la fin de semaine et en zone rurale. Ils sont aussi plus susceptibles d'impliquer un seul véhicule et de causer des blessures graves.
En revanche, les accidents impliquant un conducteur ayant un taux élevé de THC (la substance psychoactive du cannabis) sont plus susceptibles de survenir pendant la journée, un jour de semaine et d'impliquer plusieurs véhicules.
Ces données portent à conclure que l'alcool et le THC ne sont pas consommés de la même manière, a estimé un des auteurs de l’étude, le docteur Éric Mercier de la Faculté de médecine et du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval.
«C'est une des conclusions principales de notre étude, a-t-il dit. On voit beaucoup de consommation probablement récréative au niveau de l'alcool dans des contextes un peu plus festifs le soir, la fin de semaine, alors que pour le THC ça ne semble pas être le cas.»
La consommation du cannabis, a-t-il ajouté, semble être quotidienne et routinière, davantage que récréative dans un contexte spécial.
Quinze centres de traumatologie qui participaient à cette étude ont prélevé un échantillon de sang au conducteur dans un délai de six heures après l'accident. Ce sont ainsi quelque 7000 accidentés de la route qui ont été étudiés, et de l'alcool ou du THC a été trouvé dans le sang du tiers d'entre eux.
Les analyses ont détecté la présence de THC chez 18 % des patients et d'alcool chez 17 % des patients. Quatre pour cent des patients affichaient un taux élevé de THC (égal ou supérieur à 5 ng/ml) et 13 % avaient un taux élevé d’alcool (égal ou supérieur à 0,08 %).
Policiers, ambulanciers et médecins savent de longue date qu'un accident de la route survenu tard le soir impliquera probablement l'alcool, a rappelé le docteur Mercier.
«Mais ces facteurs-là, au sujet de la conduite avec les facultés affaiblies sous l'influence de l'alcool, ne sont pas du tout les mêmes pour le THC, a-t-il ajouté. Et pour nous au quotidien, ça représente une grande différence.»
Les hommes étaient surreprésentés dans les deux groupes. Cinq pour cent des conducteurs de 19 ans et moins présentaient un taux élevé de THC, contre 3 % qui avaient un taux élevé d’alcool.
Cela veut dire qu'un jeune conducteur sur cinq présentait une intoxication élevée au THC au moment de son accident, «et ça c'est quelque chose de nouveau et de très impressionnant pour nous», a dit le docteur Mercier.
«Notre étude démontre à nouveau que les hommes sont plus à risque d'avoir un accident dans lequel l'alcool est impliqué, a-t-il commenté. Et puis malheureusement, c'est la première fois qu'on démontre que ça semble aussi être le cas avec le THC, plus particulièrement lorsque le niveau d'intoxication était élevé.»
Il est important d'utiliser ces données pour orienter les campagnes de prévention et les interventions dans les départements d'urgence et ailleurs, a ajouté le docteur Mercier. On sait par exemple qu'une conversation sur les risques que l'alcool pose pour la conduite automobile peut être efficace; la même stratégie pourrait être adoptée pour le THC.
D'autant plus que des informations «très contradictoires» circulent concernant l'impact d'une intoxication au THC sur la capacité de conduire, a-t-il souligné.
«Malheureusement oui, il y a une certaine banalisation (du THC) qui existe, a dit le docteur Mercier. Les données (...) ont été beaucoup beaucoup présentées comme étant tout simplement qu'il n'y a pas d'impact, alors que ce n'est pas le cas. Je pense qu'il est très important de dire qu'on est un très mauvais juge de son niveau d'intoxication, puis de ses capacités réelles à conduire.»
Les données ne permettent pas de conclure à un lien de causalité entre la consommation de THC et l'accident, conclut-il, ou de déterminer si le THC a été la cause principale de l'accident.
Toutefois, puisqu'on sait qu'il y a un impact sur les capacités à conduire, en consommant du THC avant de prendre le volant, «on n'aurait probablement pas toutes les chances de notre côté comme chauffeur pour éviter l'accident ou ne pas le provoquer», a souligné le chercheur.
Les professeurs Marcel Émond, de la Faculté de médecine de l’Université Laval, et Raoul Daoust, de l’Université de Montréal, comptent également parmi les signataires de l'étude.
Les conclusions de cette étude sont publiées par le journal scientifique Addiction.
Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne